Somalie : Madobe, un djihadiste si fréquentable

Le Somalien Ahmed Mohamed Islam, dit « Madobe », a longtemps été un des terroristes le plus recherchés par les Américains dans la Corne de l’Afrique. Après plusieurs années de combat sur le terrain, il a annoncé son repentir à la fin des années 2000. Elu président de région, ce personnage ambigu est devenu l’interlocuteur incontournable dans le processus de réconciliation du pays.

Le 5 mai 2015, par une belle journée ensoleillée, John Kerry sort d’un petit avion et pose le pied à Mogadiscio. Le pas est assuré, le brushing, impeccable. Mais le regard hésite. Il y flotte un peu d’inquiétude. Après tout, c’est la première fois qu’un secrétaire d’Etat américain se rend en Somalie, considéré depuis un bon quart de siècle comme l’un des pays les plus dangereux du monde.

Pour cette visite historique, aucun risque n’a été pris. Kerry ne quittera pas le complexe ultra-sécurisé de l’aéroport. Dans une salle sans âme, carrelée de blanc, l’attendent les chefs de la Somalie – président, ministres, leaders régionaux, tous sur leur trente et un.

L’un d’entre eux, pourtant, détonne : barbe noire, carrure de colosse, il a l’œil est méfiant et paraît à l’étroit dans son costume bleu nuit. Oubli ou signe de défi ? Il est le seul à ne pas porter de cravate.

Dans ses rêves les plus fous, Ahmed Mohamed Islam, dit « Madobe », n’aurait sans doute jamais imaginé être là. Ancien chef djihadiste, fondateur du groupe Al-Chabab, affilié à la nébuleuse islamiste Al-Qaida, il était, dix ans plus tôt, l’un des terroristes les plus recherchés de la Corne de l’Afrique. John Kerry lui serre pourtant la main. Les temps ont changé : saluer le tout-puissant Madobe, désormais « libérateur » et chef du grand Sud et donné comme futur président du pays, est devenu une obligation pour qui souhaite se rendre en Somalie.


Homme fort du Jubaland

« Président », c’est déjà ainsi qu’on l’appelle au Jubaland, « sa » région, à l’extrême sud du pays, frontalière du Kenya et de l’Ethiopie. Superficie : 110 000 km2 – l’équivalent de Cuba. Population : 1,3 million d’habitants – bien qu’en réalité, personne ne sache vraiment. Kismaayo, capitale de l’Etat, cité portuaire en eau profonde, est la troisième ville de Somalie.

C’est là, à 500 kilomètres de Mogadiscio, que Madobe a installé son « palais présidentiel ». En réalité, un bunker fortifié, ceinturé de blindés, avec vue sur les dunes et les îles Bajuni. Août 2017 : en ce mercredi, c’est jour de doléances. Sur la moquette écarlate, se presse la cour du prince : miliciens, cousins, chefs de clan… tous là pour quémander de l’argent, une escorte, une faveur ou un simple regard.

Sourire aux lèvres, kofia sur la tête, stylos à la poche de chemise, le « Noir » (traduction de « Madobe ») flatte les uns, rabroue les autres. Il aime recevoir, en particulier les hôtes prestigieux : humanitaires, diplomates onusiens et généraux de la Mission de l’Union africaine en Somalie (Amisom).


Renaissance de Kismaayo

En 2013, Kismaayo était à terre, brisée par la guerre civile. Dans les ruines de l’antique cité, ancien port du légendaire sultanat d’Ajuran, erraient malades, blessés, affamés. C’était avant Madobe, avant la « renaissance » de Kismaayo. Aujourd’hui, les bâtiments ont été reconstruits, une route goudronnée traverse la ville. Les magasins sont pleins : chèvres, poisson, soupe, spaghettis, aspirine, batteries et, bien sûr, le khat, cette feuille à mâcher euphorisante et addiction nationale.
Kismaayo se permet même des touches de luxe : l’aéroport « international » a été repeint à neuf ; le stade, rénové, arbore une pelouse fraîche. Surtout, la sécurité a été rétablie. A chaque coin de rue, la police régionale patrouille, surveille la moindre aller et venue et épaule efficacement les militaires de l’Amisom. La ville n’a pas connu d’attentat majeur depuis 2015.

Kismaayo est devenu un hub militaro-humanitaire, accueillant 80 000 à 100 000 déplacés, répartis dans 150 camps, ainsi que plusieurs centaines de soldats kényans de l’Amisom. Les visiteurs sont généreux : le centre de police a été financé par l’ONU ; les écoles sont construites par l’Union européenne, les blindés offerts par les Emiratis. La police serait payée et armée par les Américains et les Britanniques. « On veut soutenir Madobe !, assume Veronique Lorenzo, ancienne ambassadrice de l’UE en Somalie.

« A une petite échelle, il a montré qu’on pouvait trouver des solutions, qu’il était possible de sortir du cycle du désespoir et des attentats, reconstruire un Etat. Pour nous, c’est une source concrète d’espoir. »

Fin décembre 2017, l’espoir et la joie ont submergé Kismaayo. La ville entière est descendue dans la rue pour fêter la victoire de l’équipe du Jubaland au tournoi de foot inter-Etats du pays : une manifestation spontanée et populaire, exceptionnelle en Somalie. Ce jour-là, le « roi du Juba », Madobe, a paradé au milieu de ses « sujets » en liesse, le trophée à bout de bras. Comme s’il célébrait déjà son propre sacre.


Enfance dans le djihad

Madobe revient pourtant de loin. Longtemps, la kalachnikov lui était plus familière que le stylo. Il était plus habitué au treillis-keffieh-barbe roussie au henné, qu’au costume deux-pièces. Une autre vie, celle du djihad, dont il garde de discrets stigmates : une démarche un peu raide, une jambe qui boite. Et un corps perforé par une bonne douzaine de balles.

Le djihad, Madobe est tombé dedans quand il était petit. « Mon père était un cheikh conservateur, qui prêchait un enseignement très traditionnel »,raconte le chef du Jubaland installé dans son bureau, avec vue sur l’océan Indien. « Mon beau-frère est Hassan Al-Turki… », ajoute-t-il, gêné. « Le Turc », de son vrai nom Hassan Abdullah Hersi, décédé en 2015, est l’un des pères du djihadisme somalien.

Ahmed Mohamed Islam voit le jour vers 1960, dans une Somalie tout juste indépendante. Le pays est alors une jeune démocratie enthousiaste. Plus de soixante partis politiques concourent aux élections. Le premier président, Aden Abdullah Osman (1960-1967), défait dans les urnes, cède le pouvoir sans violence – acte inédit en Afrique. Mogadiscio, pauvre mais bouillonnante, regorge de cinémas et de boîtes de nuit où funk et disco,  pattes d’eph et coupes afro font des ravages.


« Prendre les armes »

La famille de Madobe, elle, hait cette Somalie occidentalisée, et plus encore la dictature du général-président Siad Barré, arrivé au pouvoir en 1969 par un coup d’Etat. Le « camarade Siad » se range dans le camp soviétique, pourchasse et torture les opposants, nationalise l’économie, standardise la langue somalie. Le régime s’attaque aux clans, au nomadisme et aux mœurs traditionnelles. En 1975, femmes et hommes deviennent égaux devant la loi, au grand dam des cheikhs.

Des dizaines de religieux opposés à ces réformes sont exécutés ou emprisonnés. « A ce moment-là, on a décidé de prendre les armes pour chasser le dictateur et faire appliquer la charia [loi islamique] en Somalie ! », se souvient Madobe. Au mitan des années 1980, il rejoint une organisation nouvelle : Al-Ittihad Al-Islamiya (AIAI), premier véritable groupe religieux armé du pays. Son apparition marque le début du djihad somalien.

A la tête du mouvement, le cheikh religieux Ali Warsame s’entoure de jeunes lieutenants charismatiques, d’anciens officiers de l’armée, rompus à la chose militaire et en rupture de ban. Parmi eux, l’ex-colonel Hassan Dahir Aweys prend la tête des opérations militaires ; Hassan Al-Turki, beau-frère de Madobe dirige quant à lui l’une des principales factions d’Al-Ittihad.
Profitant du chaos qui suit la chute de Siad Barré en 1991, de l’échec de l’opération militaro-humanitaire américaine « Restore Hope » , et enfin du départ de la force de l’ONU, Al-Ittihad recrute des centaines de combattants et fonde deux « émirats » successifs, à Bossasso (Nord) puis à Luuq (Sud-Ouest). Le groupe reçoit le soutien logistique et financier d’un jeune héritier saoudien installé dans le Soudan voisin : un certain Oussama Ben Laden.


Chef de guerre

Madobe gagne ses galons. Avec Al-Turki, il crée un camp d’entraînement près du petit port de Ras Kamboni, à la frontière kényane. « On était des centaines. J’étais en charge de la formation militaire, aidé par des gens d’Al-Qaida, plastronne Madobe. Il y avait des Egyptiens, des Jordaniens, des Soudanais, des Tunisiens… ça parlait plein de langues, même le français ! » La « brigade Ras Kamboni » se transforme vite en l’un des groupes armés les plus aguerris de Somalie. Elle participe aux attentats d’AIAI menés jusqu’en Ethiopie chrétienne, et, surtout, gagne la confiance des chefs d’Al-Qaida.

En 1996, Ben Laden est expulsé du Soudan et retourne dans les montagnes afghanes. La même année, Al-Ittihad est décimé lors d’une offensive surprise de l’Ethiopie, qui anéantit l’« émirat de Luuq ». Mais les Ras Kamboni restent actifs. En 1997 ou 1998, une vingtaine de combattants étrangers d’Al-Qaida, « liés à Al-Turki » selon l’ONU, vraisemblablement passés, formés ou armés à Ras Kamboni, traversent la frontière kényane. Le 7 août 1998, ils attaquent les ambassades américaines de Nairobi, au Kenya, et de Dar es-Salaam, en Tanzanie, au camion piégé. Bilan : 224 morts et plus de 5 000 blessés. Madobe et « le Turc » jubilent. Ils ont mis l’Afrique sur la carte du djihad international, trois ans avant le 11-Septembre.


Naissance d’Al-Chabab

Craignant sans doute des représailles américaines, les Ras Kamboni s’évanouissent dans la nature. Ils ressurgissent en 2006, lorsque l’Union des tribunaux islamiques (organisations mi-politiques, mi-judiciaires composées de chefs religieux, d’hommes d’affaires et de militaires) s’empare de Mogadiscio et de l’essentiel du pays, offrant un semblant d’ordre et d’Etat de droit à une population à bout de force. « Tous les Somaliens considèrent cette période comme une ère de tranquillité et de retour à la confiance », soutient Madobe. Pourtant, Mogadiscio attire alors des figures peu recommandables. Ainsi, le Somalien Mohamed Kuno, futur cerveau des attaques de l’attentat contre l’université de Garissa (148 victimes en 2015), au Kenya. Ou encore le Comorien Fazul Abdullah Mohamed et le Soudanais Abu Taha Al-Sudan, impliqués dans les attaques des ambassades de Nairobi et Dar es-Salaam de 1998.

« Sous les tribunaux, une nouvelle génération de combattants est née,décrypte Matt Bryden, directeur du think-tank Sahan, spécialiste de la Corne de l’Afrique. Aux anciens d’Ittihad, plutôt idéologues, ont succédé des jeunes commandants militaires expérimentés, beaucoup plus radicaux – dont Madobe est l’un des exemples. En 2006, ils fondent leur propre organisation armée », baptisée Harakat Al-Chabab Al-Moudjahidin : « le Mouvement des jeunes combattants ». Surnom : Al-Chabab.

Rapidement, le groupe devient la milice la plus brutale, la plus rigoriste, mais aussi la plus efficace des tribunaux. Aden Hashi Farah, dit « Ayro », un Somalien rentré récemment du djihad afghan, est désigné émir du groupe. « Moi, j’ai été nommé vice-président, et ensuite, chef militaire du sud de la Somalie », dit Madobe avec fierté. Il a alors 45 ans. Pour lui, c’est l’heure de gloire. L’aboutissement de son combat.

Quelques mois plus tard pourtant, le 23 janvier 2007, Madobe est laissé pour mort, ou presque. Pris en chasse par un avion de guerre américain AC-130, il gît au sol, le corps déchiqueté par les balles, près de la frontière kényane. « Autour de moi, il y avait les cadavres de huit ou neuf de mes camarades, tués sur le coup », se souvient Madobe. Les tribunaux islamiques sont en pleine débâcle, chassés du pouvoir par l’armée éthiopienne qui avait envahi la Somalie le mois précédent. Mogadiscio et Kismaayo sont tombées en moins d’une semaine.


VIP en Ethiopie

Madobe paraît condamné, mais récupéré par les Américains, il est confié à l’Ethiopie et survit à ses blessures. Les Ethiopiens « avaient bien compris tout l’intérêt qu’ils pouvaient tirer de lui », note une source diplomatique proche d’Addis-Abeba. Il a été soigné, traité avec respect, comme un VIP, hébergé dans une villa confortable, débriefé par des hauts gradés de l’armée. Il en a gardé une grande reconnaissance pour les Ethiopiens, auxquels il restera fidèle. »

Dans son exil doré, Madobe réfléchit. Refait le film de sa vie. Se repent. Début 2009, l’ex-terroriste reçoit une visite inattendue : celle de Mohamed Abdi Mohamed, dit « Professeur Gandhi », en raison de ses diplômes et de son inlassable quête de paix. Ce Franco-Somalien, soigné et courtois, partage alors son temps entre Besançon, où il enseigne la géologie à l’université de Franche-Comté, et Mogadiscio, où il a été nommé ministre de la défense par le président Sharif Cheikh Mohamed.

Les temps sont durs. Les Ethiopiens se sont retirés. Les Chabab, passés de simple milice à une organisation militaire structurée, contrôlent le centre et le sud somaliens. A leur tête, un nouveau chef a remplacé Ayro, abattu en 2008 : Ahmed Abdi « Godane », vingt ans de moins que Madobe, et plus radical encore. Sous son influence dans une vidéo intitulée  A ton service Oussama datée de 2009, les Chabab prêtent officiellement allégeance à Al-Qaida.


« Sincère dans son repentir »

« Il était urgent d’ouvrir un nouveau front au sud, se rappelle Professeur Gandhi. L’armée kényane était prête à nous aider. J’étais chargé de lever des troupes somaliennes. Il nous fallait un chef, avec une grosse expérience militaire et une bonne connaissance de l’ennemi. J’ai tout de suite pensé à Madobe, qui me semblait sincère dans son repentir. »Surprise : le courant passe entre les deux hommes. Madobe est libéré.

Deux ans seront nécessaires avant que Nairobi lance l’opération « Linda Nchi » à la reconquête du Sud somalien. Entre-temps, sans doute impatient, Madobe a fait un détour par Kismaayo, alors contrôlée par les Chabab. Il y prend la tête d’un groupe frondeur, Hizbul Islam (« le Parti de l’islam »), rassemblant des combattants marginalisés – dont les derniers Ras Kamboni – et déclare la guerre aux Chabab. Pari perdu : Madobe est battu et expulsé de la ville… et se retourne vers Gandhi, qui, magnanime, l’accueille à nouveau dans ses rangs. En septembre 2012, à la tête d’une avant-garde de 600 combattants, Madobe entre enfin dans Kismaayo. Image inouïe : l’ancien djihadiste, juché sur les blindés d’un pays chrétien et pro-occidental – le Kenya – reprend possession de « sa » ville. Il ne la lâchera plus.

Il y a fort à faire, car le trône du Jubaland est un siège éjectable. En deux décennies, le pouvoir a changé de mains plus de dix fois à Kismaayo. La région est convoitée. Elle est fertile, irriguée par le grand fleuve Juba, propice à l’élevage et où pousse la mythique banane somalienne (avant la guerre, le pays en était le principal producteur africain). En outre, le Jubaland est doté de 350 kilomètres de côtes poissonneuses protégées par des récifs, sous lesquels dorment des réserves de pétrole et de gaz inexploitées.


Tact et patience

Madobe s’impose par la ruse et par la force. En 2013, après avoir terrassé les derniers seigneurs de guerre, il inaugure un grand cycle de conférences de réconciliation, rassemblant délégués de la plupart des clans – la région en compte une bonne cinquantaine, où dominent les Darod (l’un des quatre clans dit « nobles » de Somalie, avec les Hawiyé, les Isaak et les Dir), au sein de laquelle se distinguent la branche des Marehan, puissants à Kismaayo, et celle des Ogaden, majoritaires dans les campagnes.

Madobe est un Ogaden, plus exactement, issu du tout petit « sous-groupe » des « Mohamed Zuber ». Le chef de Kismaayo se trouve donc contraint de faire preuve de tact et de patience lorsqu’il traite des griefs fonciers et claniques au niveau ultra-local.

« Madobe maîtrise parfaitement les dynamiques locales, salue Jabril Abdulle, ancien responsable d’une organisation non gouvernementale, passé en politique. Il est proche des gens, parle une langue que tout le monde comprend. Il est le seul politique somalien à s’être battu les armes à la main. Sur le terrain, il dispose d’une autorité naturelle. » Miracle, la « Jubaland initiative » triomphe et pacifie Kismaayo. Elle aboutit à la formation d’une administration régionale intérimaire (IJA) et d’un Parlement de 75 membres, qui élit Madobe président du Jubaland en août 2015, avec plus de 90 % des voix.


« Méthode Madobe »

La  méthode Madobe force l’admiration, tant elle semble réussir là où ont échoué tant d’offensives militaires et de « giga » conférences internationales, organisées à grands frais durant deux décennies. « Madobe a prouvé qu’il était fiable et pragmatique – un vrai homme d’Etat. S’il y avait un grand processus de réconciliation nationale à mener, c’est sans hésiter à lui que je confierais les négociations !, encense un diplomate occidental, qui rêverait de voir le « roi du Juba » s’installer à la villa Somalia – le palais présidentiel de Mogadiscio – à l’occasion des élections de 2020.

Pour le moment, ladite villa est occupée par Mohamed Abdullahi Mohamed, dit « Farmajo ». Cet ancien fonctionnaire de l’Etat de New York, ayant passé la moitié de sa vie aux Etats-Unis, a été élu président à la surprise générale, en février 2017, par les parlementaires du pays. Réputé héraut de la lutte contre la corruption, il disposait alors d’un fort soutien populaire. Mais son aura a aujourd’hui bien pâli.

La moitié des 12 millions de Somaliens dépendent toujours de l’aide humanitaire. L’Etat n’administre que quelques quartiers de la capitale et l’armée nationale reste une coquille vide, incapable de prendre le relais de l’Amisom après dix ans de présence. La mission africaine, forte de 22 000 soldats, s’avère coûteuse (plus de 750 millions d’euros par an), délégitimée par des exactions commises contre les civils et minée par les rivalités internes, notamment entre Nairobi et Addis-Abeba.

Pour ne rien arranger, Farmajo est en guerre ouverte avec la quasi-totalité des leaders régionaux. Au cœur de la dispute, se trouve la querelle entre Emirats arabes unis (EAU) et Qatar : Abou Dhabi est le principal soutien financier des six Etats fédérés de Somalie (Jubaland, Sud-Ouest, Galmudug, Hirshabelle, mais aussi le Puntland autonome, et le Somaliland autoproclamé indépendant depuis 1991). De son côté, Doha a pris parti pour le gouvernement central. D’autres puissances en quête d’influence – telles la Turquie, l’Egypte ou l’Arabie saoudite – tissent leurs propres réseaux, ajoutant à la confusion et faisant craindre un retour au chaos.


Un président dépassé

Les Chabab n’ont pas ces problèmes. Leurs quelque 10 000 combattants sont à l’offensive, contrôlant un bon tiers du territoire. Le groupe disposerait de revenus supérieurs à ceux du gouvernement, d’un réseau d’informateurs sans égal (l’Amniyat) et d’une branche média efficace (Al-Kataeb) qui produit des vidéos de propagandes en somali, arabe, anglais ou kiswahili. La mort du chef des Chabab, Godane, tué en 2014, n’a pas affaibli l’organisation, qui s’est vite choisi un nouvel émir, le discret Ahmad Omar. En 2016, Al-Chabab est devenu le groupe djihadiste le plus meurtrier d’Afrique, responsable de la mort de plus de 4 200 individus. L’attentat du 14 octobre 2017 à Mogadiscio (512 morts) reste le plus sanglant jamais perpétré sur le continent.

Face à ces défis, le « président fromage » (traduction de « Farmajo », surnom qui fait référence à son goût supposé pour les produits laitiers) paraît dépassé. Et le contraste avec un Madobe en pleine ascension n’en est que plus frappant. Ce dernier « s’est placé au point d’équilibre de toutes les problématiques », constate Matt Bryden. Et de rappeler que le maître du Jubaland est également le principal pilier du Forum national des dirigeants somaliens (NFL), un cabinet informel réunissant président, chefs des assemblées et des régions, et qui dirige dans les faits ce qu’il reste de l’Etat central. « S’il partait, poursuit M. Bryden, c’est tout l’édifice institutionnel qui risquerait de s’effondrer. »

Pourtant, le bilan de Madobe est moins reluisant qu’il n’y paraît. Ainsi, « Madobe n’a pas vraiment libéré le Jubaland, constate Roland Marchal, chercheur au Centre de recherches internationales de Sciences Po. En dehors de Kismaayo et de quelques bourgs, la région appartient aux Chabab ou à des clans locaux. » En 2016, Madobe n’a pas pu – ou pas voulu – empêcher l’attaque par les Chabab, du camp militaire kényan d’Al-Adde, dans la zone excentrée du Gedo, qui fit entre 150 et 200 morts. Le 8 juin 2018, un soldat américain des forces spéciales a été tué lors d’une attaque similaire, à moins de 50 kilomètres de kismayo. « Le soi-disant “modèle Madobe” est une illusion », conclut M. Marchal.


Personnage controversé

Dans la capitale du Jubaland, « cheikh » Madobe se comporte davantage en parrain mafieux ou en seigneur de guerre, qu’en véritable « homme d’Etat ». Les hommes de main du « président » – tous d’anciens Ras Kamboni – truquent les élections, pourchassent les opposants et membres de la société civile. « [Ici], si vous dites la vérité, vous êtes mort », confiait en 2016 un journaliste de la ville, à l’ONG Human Rights Watch. Des méthodes que n’auraient pas reniées les Chabab.

« Madobe est difficile à déchiffrer : toute l’histoire et les circonvolutions de la Somalie moderne passent par lui », reconnaît le Professeur Gandhi, qui tente encore de percer à jour l’âme de son si « noir » allié. Devant ses alliés occidentaux, Madobe met en scène, à l’envi, son divorce avec les Chabab, traités de « brutes » et de « meurtriers », qui ont tenté à plusieurs reprises de l’assassiner. « Ils ne reconnaissent pas l’existence d’une nation somalienne. Moi, au contraire, je veux une Somalie en paix et indépendante. Entre nous, aucun dialogue n’est possible », affirme le chef du Juba.

Pourtant, Madobe n’a pas coupé tous les ponts avec ses anciens frères d’armes. A Kismaayo, il fait ainsi du business en bonne intelligence avec les djihadistes. Le port de la ville est devenu la plate-forme régionale du commerce illégal de drogue, d’armes à feu et, surtout, de charbon de bois – un trafic qui rapporterait au moins 10 millions de dollars par an aux terroristes, selon l’ONU. Autant d’activités sur lesquelles l’administration locale prélève de généreux « droits de douane ».
Pour l’instant, dans le doute et en manque de leader alternatif, l’Occident ferme les yeux.

Alors, « Madobe, président », pourquoi pas ? « No chance ! », répond l’intéressé. Il s’y prépare pourtant bel et bien, multipliant les rencontres en Somalie et à l’étranger, mais la route est longue et périlleuse jusqu’à la villa Somalia. Avec Farmajo, les relations se sont dégradées, au point de devenir exécrables. « Madobe a beaucoup de soutiens, mais aussi trop d’ennemis, parmi les Chabab et au gouvernement », estime un fin connaisseur de la région. Selon lui, c’est clair, Madobe finira soit président, soit par se faire « abattre ».